Le vol de la parole

Cela commence tôt… Lors des premiers mots articulés. Des parents émerveillés mais qui se disputent de savoir si leur bambin a dit papa ou maman. Je ne vous parle pas de leur déception à peine contenue lorsque les premiers mots de leur progéniture sont : « Tracteur ». Rigolo n’est-ce pas ? Pourtant  véridique. La reproduction sociale entame son grand œuvre.

Plus tard : « Non, tu ne dois pas dire ça. C’est un vilain mot ! » Sans compter sur  « les grandes personnes » qui commettent des actes considérés comme répréhensibles par la bonne société et qui, terrifiées que vous dévoiliez leurs secrets, vous conjurent de vous taire en vous promettant toutes les sucreries du monde.

Très tôt, on aura appris que se la coincer permettait d’obtenir la paix. Le silence est d’or.  Etonnant. Si on écrivait plutôt : le silence est : Dors !

On poursuit plus avant et c’est la menace de punitions car l’on est réticent à embrasser grand-mère qui pique avec ses gros poils noirs sur le menton. Ou l’on refuse de s’asseoir sur les genoux de tonton, à l’haleine alcoolisée et qui a tendance à laisser traîner ses pattes sur notre petit corps tétanisé. Une bonne claque sur la bouche aura vite fait de remédier à cette parole contestataire, encore intelligente que les adultes ne sauraient entendre et qui risquerait de faire s’écrouler toute l’hypocrisie à laquelle chacun participe de gré ou de force.

Un autre adage : « La vérité sort de la bouche des enfants ».

A force d’observer une parole qui s’articule autour du mensonge, de fausses promesses et de la bêtise, on n’a plus très envie de la prendre. Ne nous inquiétons pas, lorsque les lumières s’éteignent, il y a cet ami imaginaire au pied du lit, prêt à nous écouter…

Petit à petit l’oiseau fait son nid. La violence, la manipulation et l’apprentissage d’une parole normée travaillent à réduire au silence et à la sou- sou- soumission. A en devenir bègue quand ce n’est pas le contraire. Peu importe la forme. C’est le mécanisme qui compte.

Vous pourriez me dire que ça ne se passe plus comme ça de nos jours. Non, c’est vrai. Aujourd’hui, on installe les enfants devant des tablettes. C’est encore plus efficace. A ce sujet, sachez que la technologie n’est pas neutre… Jamais !

Et les poésies apprises par cœur ? Ah quel bonheur de réciter des débilités propres à faire jouir juste le prof et les parents lors du spectacle de Noël,  ravis des talents oratoires de leur rejeton. On continue avec les classes de chant : oups, là aussi, si notre voix n’est pas calibrée et juste, c’est que l’on chante comme une casserole. Le couperet est tombé sur notre gorge. Pour sûr, on ne nous y reprendra plus cette fois !

Bloquer la parole, la juger, l’altérer, l’aliéner, la rendre inopérante.

On passera rapidement sur les discours appris qu’à l’âge adulte on sera obligé d’utiliser et de répéter pour se donner une forme d’intelligence selon la position socio-professionnelle occupée dans notre belle société.

Spéciale dédicace pour les femmes: « Sois belle et tais-toi! » Petite pensée pour le couple également et ses plaisirs étouffés sous l’oreiller avec en toile de fond des jurons qui salissent, qui font mal.

Et pour finir, même lorsque vous croupirez dans une maison de retraite, vos moindres plaintes ou remarques seront perçues comme des signes de sénilité et une atteinte à la patience établie d’avance du personnel soignant.  Soyez sûrs que jusqu’à la fin, vous ouvrirez votre bouche uniquement pour avaler tranquillisants et anxiolytiques.

Vous allez finir par la fermer !

Bien sûr, tout n’est pas noir et il y a aussi des milieux où l’on peut s’exprimer librement et être entendu avec respect. Ah vraiment ? En attendant, qui a le courage d’exprimer son intimité la plus profonde ? Tous les non-dits ? Ses pensées les plus géniales comme les plus perverses, les plus honteuses ? Le conditionnement est profond.

Il est temps de quitter cette boucle infernale et de revenir au centre. Exprimer les disfluences par des pensées savamment orchestrées, oser les parler à voix haute, qu’elles soient acceptables ou condamnables n’est pas seulement thérapeutique ! C’est oser les sortir de soi et les reconnaître comme étrangères à son intégrité et à son évolution. C’est dénoncer les entités invisibles qui ont profité de notre silence ou de notre parole mal ajustée pour poser leurs gros culs dans notre espace ! Car elles sont grosses et lourdes celles-là ! Cela fait un moment qu’elles se gavent !

Dénoncer tout ce que l’on a été obligé de taire, parler de tout ce que l’on n’a pas eu le droit d’évoquer, de vibrer; reconnaître une parole dégradée, c’est exiger réparation et reprendre sa place !

Ce travail peut se faire dans le cadre d’un échange avec un partenaire suffisamment intelligent et solide. Ainsi, l’on pourra déposer son bagage en toute sécurité et dégager les entités en reprenant possession de notre parole.

Quelqu’un qui habite sa parole n’est plus habité par l’extérieur.

D’autres formes bien sûr peuvent faciliter ce nettoyage de printemps comme les cours d’expression vocale, le chant spontané, l’expression théâtrale et tant d’autres. Bref, tout ce qui va amener à relâcher la pression sur nos cordes vocales.  Aérer pour aller plus loin.

Le nettoyage fait,  l’on peut commencer à travailler avec une parole plus vibratoire, c’est-à-dire plus créative car on a conscientisé les mécanismes de blocage et l’on a décidé de les dépasser en se mettant en action. Tranquillement, l’on accède à plus de réalité en soi, on prend conscience des pièges grossiers dans lesquels on est tombé. On referme des portes et on en ouvre de nouvelles, plus solides, plus joyeuses, plus tout ce qui vous plaira.

On discerne notre parole, on l’apprivoise et l’on s’apprivoise également. Elle n’est plus l’instrument de schémas répétitifs et limitants mais la flèche de notre volonté. Elle devient claire, directe sans être calme ni agressive. Elle  peut s’articuler dans n’importe quel registre, n’importe quel contexte et rester puissante, terrestre et aérienne, entière.

Elle exprime réellement qui l’on est en devenir. Elle est créative.

Enfin ! Le nid est trop petit et l’oiseau peut prendre son envol vers un chant déprogrammé, prêt à déployer tout l’espace de son esprit dans un vol majestueux et souverain.

12 commentaires sur « Le vol de la parole »

  1. Puissant cet article. Si on allie discernement, conscience et jeux de mots, je signe tout de suite! Haha. Ça ferait un autre bon « Fondant au chocolat » ^^ [Bien vu : « Le silence est d’or. Le silence est : Dors »]

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